Texte du jour

Mardi de la 5ème semaine du Temps Pascal



Apocalypse 20, 1-15

Les mille ans

Père Gustave Bardy

Dictionnaire de Théologie Catholique, tome 10-2, col. 1760s

        Le millénarisme est une erreur professée par ceux qui attendaient un règne temporel du messie, règne dont ils fixaient parfois la durée à mille ans.

        Les origines du millénarisme sont antérieures à l’ère chrétienne. Il faut chercher dans les espérances d’Israël le point de départ de la croyance au règne terrestre du Messie. Les prophètes annonçaient la venue du Messie comme devant marquer le début d’une ère de bonheur et de prospérité. A leur suite, les auteurs des Apocalypses apocryphes commencèrent à décrire, sous les couleurs les plus vives, le bonheur des justes pendant le règne du Messie. Le Livre des Jubilés, par exemple, annonce un temps où les hommes vivront plus d’années qu’auparavant ils ne vivaient de jours : Plus de vieillards, s’écrie l’auteur, personne qui ne soit rassasié de jours : ils seront tous enfants et jeunes gens. La durée des temps messianiques n’est pas fixée par les plus anciennes apocalypses qui semblent parfois les confondre avec le bonheur éternel du ciel.

        Des milieux judaïques, la croyance au règne messianique fut transmise au christianisme par l’intermédiaire de l’Apocalypse de Jean, qui fixa d’une manière définitive sa durée à mille ans. Après la ruine de la Babylone nouvelle, à la suite d’une lutte victorieuse contre les ennemis de Dieu et des saints, la puissance divine enchaîne Satan et le relègue pour mille ans dans l’abîme. Alors se produit la première résurrection ; les justes règnent avec le Christ, dont ils sont les prêtres, pendant ces mille ans, au bout desquels Satan sort de sa prison pour une seconde lutte qui sera suivie de sa défaite définitive et de la descente de la Jérusalem nouvelle où les élus vivront éternellement avec Dieu. Sans doute, toutes ces descriptions sont-elles à entendre comme des symboles ; l’auteur inspiré, afin de se faire mieux comprendre de ses lecteurs, a emprunté au monde où ils vivaient, ses images et ses expressions favorites, mais il n’a pas voulu enseigner expressément le millénarisme grossier et matériel où se complaisaient un trop grand nombre d’imaginations.

        Saint Augustin, dans son ouvrage, La Cité de Dieu, rejette le millénarisme, et donne de l’Apocalypse une interprétation orthodoxe, en expliquant de l’Eglise de la terre ce qui y est prédit sur le Royaume du Christ : c’était enlever aux millénaristes leur meilleur argument. L’autorité de saint Augustin s’ajouta d’ailleurs à la force de sa démonstration. Passé le cinquième siècle, on n’entend plus parler du millénarisme, sinon en de rares occurrences, dans quelques sectes d’illuminés.

 

Lundi de la 5ème semaine du Temps Pascal



Apocalypse 19, 11-21

Le ciel ouvert

Père Enzo Bianchi

Le monde sauvé, commentaire de l’Apocalypse de Jean, p. 279s

        Au début des visions prophétiques dans l’Apocalypse, Jean avait aperçu au ciel une porte entrouverte ; par la suite, il avait vu le sanctuaire grand ouvert et l’Arche de l’Alliance ; enfin, il avait observé l’ouverture du Temple contenant la tente du témoignage. Maintenant, avec le ciel ouvert : la révélation a atteint sa plénitude, et ce qui apparaît est la plénitude même du ciel.

        Un cheval blanc apparaît : c’est le même que nous avons rencontré au chapitre 6 et qui était une des composantes de l’histoire. Celui qui le monte s’appelle Fidèle et Vrai, deux attributs de Dieu dans l’Ancien Testament. Il juge et il combat avec justice. Cette expression nous renvoie au psaume 45, le psaume des noces du Messie, où le Messie avance vers ses noces tel un guerrier qui chevauche dans la justice et dans la vérité.

        Une fois les noces de l’Agneau proclamées, voici apparaître le Messie, l’Epoux. Celui qui vient porte plusieurs diadèmes sur la tête. Or, ce détail n’indique pas seulement la qualité messianique de celui qui monte le cheval blanc : il révèle que son pouvoir est infiniment supérieur à celui de la bête et qu’il a la plénitude du pouvoir. Un nom est inscrit sur son manteau et sur sa cuisse : Roi des rois et Seigneur des seigneurs. Son nom est la Parole de Dieu ; cependant, il porte un Nom que nul ne connaît, sauf lui. Jean sait que Dieu s’était révélé à travers le tétragramme, le mot imprononçable que seul le grand prêtre connaissait et qu’il prononçait le jour de l’expiation, le Yom Kippour, quand tous les péchés d’Israël étaient pardonnés. Avec la destruction du Temple, ce Nom, qui était la réalité la plus intime de Dieu lui-même, a été perdu et Israël ne l’a plus connu. A l’Eglise, il a été révélé uniquement comme Le Seigneur sauve, Yéhoshoua, à travers l’histoire de Jésus. Or le cavalier fidèle et vrai connaît ce Nom qui, à la fin des temps, sera manifesté à Israël aussi.

        Cette première vision de Jean apparaît directement inspirée d’un texte de l’Ancien Testament, dans le livre de la Sagesse : Alors qu’un silence paisible enveloppait toutes choses et que la nuit était au milieu de sa course, du haut des cieux, la Parole toute-puissante s’élança du trône royal, guerrier inexorable, au milieu de la terre vouée à l’extermination, portant pour glaive aigu ton irrévocable décret. Cette belle image du livre de la Sagesse décrit l’intervention de Dieu dans l’Exode : un silence profond règne sur la terre, et c’est alors que la Parole de Dieu vient. Jean reprend ici la même image : alors que tout est en suspens et se tait, dans l’attente du jugement, voici que le ciel s’ouvre, et le Verbe de Dieu vient.

 

3° lecture Dimanche de la 5ème semaine du Temps Pascal



Jean 13, 31-35

« Je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres »

Saint Bernard

Livre de la manière de bien vivre, OC 7, p. 213s

        On reconnaîtra que vous êtes disciples si vous vous aimez les uns les autres. Tous les fidèles sont disciples de Jésus-Christ. Chacun est disciple de celui dont il suit les leçons. Par conséquent, l’homme qui veut être disciples de Jésus-Christ doit s’attacher à aimer son prochain comme soi-même. L’amour du prochain ne fait point le mal. Pourquoi cela ? Parce que la charité est la plénitude de la loi. Saint Paul nous dit : Marchez dans l’amour, ainsi que le Christ vous a aimés et s’est livré pour vous. L‘apôtre saint Jean parle aussi de cette manière : Quiconque aime son frère, demeure dans la lumière ; celui qui hait son frère est dans les ténèbres. Salomon lui aussi s’exprime  de la sorte : Celui qui est véritablement ami aime en tout temps.

        Apprenez à connaître dans l’amour du prochain comment vous devez parvenir à l’amour de Dieu. Vous ne pourrez pas aimer Dieu sans aimer le prochain, ni le prochain sans Dieu. Vous avez la vraie charité si vous aimez votre ami en Dieu, et votre ennemi pour Dieu. Plus vous serez large dans l’amour des autres, plus vous serez élevés en union avec Dieu. Si vous portez à votre prochain un amour véritable, votre cœur est en paix ; mais celui qui a son prochain en haine est enveloppé de ténèbres ; aussi en l’aimant, vous purifiez l’œil de votre âme pour la mettre en état de voir Dieu. Nous ne pouvons point rester avec Dieu si nous ne voulons pas vivre sur cette terre d’accord avec les autres. L’ami se montre au jour du besoin. Si nous voulons observer le commandement du Seigneur, nous devons aimer nos frères comme nous-mêmes. Si l’homme aime son frère sans dissimulation aucune, aussitôt il apaise Dieu. Méditons toujours et accomplissons réellement l’amour de Dieu et du prochain, c’est une vertu d’où dépend toute la loi et les prophètes. Quand notre prochain souffre quelque tribulation, quelque infirmité, si nous souffrons pour lui, nous sommes dans le corps du Christ ; si nous ne souffrons point, nous sommes déjà séparés du corps de l’Eglise. On aime véritablement son ami quand on l’aime pour Dieu, non pour soi. L’amitié véritable est celle qui, de tous les biens de son ami, ne recherche que son  amitié, c’est-à-dire qu’elle aime gratuitement celui qui l’aime. Par conséquent, aimez vos amis en Dieu, donc dans le bien. L’amour est frère de la charité ; la charité ne v jamais sans l’amour, ni l’amour sans la charité. L’amour a deux ailes, celle de droite, l’amour de Dieu, celle de gauche, l’amour du prochain. Aucun homme ne pourra voler au ciel avec une seule aile ; pourquoi ? Parce que l’amour de Dieu ne peut, lui-même, obtenir la béatitude éternelle sans l’amour du prochain. Prenons ces deux ailes, je veux dire l’amour de Dieu et l’amour du prochain, pour voler librement, en faisant le bien, et arriver à la patrie du royaume des cieux.

 

2° lecture Dimanche de la 5ème semaine du Temps Pascal



Apocalypse 18,21 – 19,10

La fin du culte juif et de la révélation ancienne

Père Eugenio Corsini

L’Apocalypse maintenant, p. 256s

        La destruction de Babylone implique deux conséquences de grande portée : la fin du culte juif et la fin de la révélation vétérotestamentaire. La mort de Jésus, qui pour Jean est jugement de Dieu sur le monde, a instauré un ordre nouveau.

        La fin du culte juif est indirectement évoquée par la prosternation de la cour angélique, insérée entre les deux parties de l’hymne qui célèbre la chute de Babylone. Cette prosternation a un lien évident avec la ruine de la grande cité, et aussi avec les autres passages de l’Apocalypse où Jean mentionne le même geste. La prosternation décrite ici est la dernière d’une série qui ponctue le développement du livre en des endroits significatifs : lors de la vision du trône, quand l’Agneau reçoit le livre, après qu’est apparue la foule immense du sixième sceau, enfin après le son de la septième trompette. Puisque cet acte de prosternation a la valeur d’une soumission définitive, il est clair que ces multiples scènes ne décrivent pas des gestes successifs, posés en des circonstances distinctes, mais se réfèrent à un seul et même fait : l’arrêt de la fonction médiatique qui revenait aux anges dans le domaine du culte au cours de l’économie ancienne.

        Une pensée analogue apparaît dans la scène où Jean tente d’adorer l’ange. Diverses explications ont été données de cette scène et de sa réitération. Ces deux épisodes parallèles s’éclairent si on les situe dans le contexte de la fonction médiatrice attribuée aux anges. La tentative de Jean a lieu, l’une et l’autre fois, après la révélation d’un grand mystère, celui de Babylone d’abord, celui de la nouvelle Jérusalem ensuite. La nature et le sort de ces deux réalités opposées sont certes rendus manifestes par la mort du Christ, mais Jean pouvait déjà les connaître à travers les paroles inspirées de l’Ancien Testament. Il était facile de confondre les messagers, les anges, qui avaient fait connaître le grand mystère de salut et de perdition avec son véritable auteur, la divinité. Cette méprise devait être courante dans le milieu où l’Apocalypse est née.

        Les deux fois, Jean est sévèrement dissuadé de poser un acte d’adoration et à le réserver à Dieu seul. Les mots par lesquels les deux anges refusent l’hommage du voyant renvoient à leur fonction d’instruments de la révélation : ils proclament leur égalité absolue avec les prophètes ; dans le second épisode, cette égalité est étendue à tous les membres de la communauté chrétienne. Cela signifie, qu’avant la venue du Christ, les anges n’étaient pas les auteurs, mais seulement les intermédiaires de la révélation, le vrai auteur étant déjà le Christ ; après sa venue, l’Esprit de prophétie, qui est le témoignage de Jésus, ne passe plus exclusivement à travers des intermédiaires privilégiés, mais est communiqué à tous les croyants.

 

Samedi de la 4ème semaine du Temps Pascal



Apocalypse 18, 1-20

Lamentations sur les ruines de Babylone

Père Joseph Bonsirven

L’apocalypse de saint Jean, p. 272s

        Une voix, venant du ciel et qui paraît être celle du Christ, adresse aux habitants de Babylone un avertissement urgent : sortez de la ville pour éviter la contagion de ses péchés et échapper ainsi à la punition, imminente, de ses crimes. Jésus, dans le discours eschatologique, invitait pareillement à fuir ; les apôtres répétèrent cette monition, ils invitaient à se séparer d’un monde pervers et corrupteur, sans toutefois se condamner à sortir de ce monde, à user de ce monde sans en abuser. C’est ainsi que saint Augustin entend ce précepte prophétique qui est de sortir de ce siècle par la foi et le progrès en Dieu.

        La voix continue, s’adressant aux anges des châtiments, leur prescrivant des peines à infliger selon la règle du talion. Tout cela pour punir Babylone de son insolence et de sa suffisance : sa confiance dans l’avenir ne tenait pas compte des justices divines. Aussi, en un seul jour, tout à la fois, fondront sur elle les maux contre lesquels elle se croit garantie : mort, deuil, famine, incendie, car puissant et irrésistible est le Seigneur son juge.

        Suivent trois lamentations que l’on trouve souvent dans les écrits bibliques, surtout chez les prophètes. Ces lamentations  supposent que la ville incendiée est encore enveloppée de fumée. Faut-il songer à l’incendie de Rome par Néron ?

        Brusquement, les lamentations font place à un cri de joie : Ciel ! Réjouis-toi de sa ruine. Et vous aussi les saints, les apôtres et les prophètes, car Dieu en la jugeant, vous a fait justice. Comme en plusieurs passages de l’Ancien Testament, les cieux sont engagés à se réjouir, surtout leurs habitants ; aussi sont conviés à partager cette allégresse : les saints, les chrétiens, les apôtres, tous ceux qui ont porté témoignage à Jésus, les prophètes, plus probablement ceux du Nouveau Testament. Ce n’est pas la ruine de Rome qui doit les remplir d’allégresse, mais le sens de la justice divine rétablie : suivant une expression biblique, Dieu a jugé leur cause.

 

Vendredi de la 4ème semaine du Temps Pascal



Apocalypse 17, 1-18

La grande prostituée et la bête

Pierre Prigent

L’Apocalypse, p. 167s

        Cette vision est d’une complexité singulière ; il faut en prendre une exacte mesure pour tenter d’y voir plus clair.

        Il y a d’abord la grande prostituée, Babylone, la capitale des royaumes de la terre. Le symbolisme n’est pas nouveau, il désigne régulièrement Rome, dont le pouvoir idolâtre domine le monde entier. Repaire terrestre des puissances diaboliques, l’heure de son jugement est arrivée.

        Depuis Pâques, nous l’avons vu au chapitre 12, Satan n’a plus de place dans le ciel où Dieu règne. Il ne peut plus sévir que sur la terre. Et là même son œuvre de mort est mise en échec par la vie que Dieu donne et qui est éternelle. Rome ne règne plus qu’en apparence. A celui dont la foi ouvre les yeux, la vision révèle le jugement déjà prononcé sur le puissant Empire.

        Une deuxième image se conjugue avec celle de la prostituée : la bête qui la porte et qui a même apparence que celle qui est décrite au chapitre 13. On peut sans grand risque, affirmer qu’elle désigne dans les deux cas la même réalité, à savoir l’empire sur lequel Rome est assise.

        Et lorsque la vision propose une exploitation symbolique des sept têtes de la bête en les assimilant aux sept montagnes où réside la femme, elle tient un langage parfaitement clair : n’appelle-t-on pas Rome la ville aux sept collines ?

        Mais voici qu’avec les derniers mots du verset 9 commence une deuxième interprétation des sept têtes. Et cette explication ne s’harmonise que fort mal avec l’ensemble symbolique précédemment évoqué. Qu’on en juge : maintenant les sept têtes sont des rois que l’on désigne à mots couverts. Cinq ont déjà régné ; le sixième est présentement sur le trône ; le septième, qui est attendu, n’aura qu’un règne bref, après quoi viendra, comme huitième… la bête elle-même qui est à la fois le corps du monstre et une nouvelle tête !

        De toute évidence, cette incohérence résulte d’une tentative, plutôt malheureuse, de combiner deux systèmes symboliques : celui de l’empire et de sa capitale, et celui des empereurs de Rome. On conviendra que la thématique de ces deux ensembles est de proche parenté. C’est bien pourquoi notre auteur tente de les combiner. Mais à y regarder de près, ce sont deux systèmes différents et ils doivent être envisagés comme tels.

 

Jeudi de la 4ème semaine du Temps Pascal



Apocalypse 15,5 – 16,21

« Comme un voleur » (Apocalypse 16,15)

Père Michel de Certeau

Christus, n° 12, 1965, p. 25s

        Les nouveautés suscitent en nous, chrétiens, des résistances où se mêlent, à notre insu, le devoir de manifester la continuité de la foi et l’inquiète défense de nos positions. Enracinés dans un passé chrétien, nous sommes menacés d’immobilisme par une conception de la vérité qui nierait à l’avance toute remise à jour ; et nous en viendrions ainsi à méconnaître le Dieu Vivant au nom de la connaissance que nous en avons déjà. A l’inverse, sensibilisés aux changements qui bouleversent notre vie et le monde, nous risquons de perdre, avec le sens de la tradition, l’intelligence du Mystère qui unifie l’histoire du salut ; et nous laisserions ainsi la foi se dissoudre dans un empirisme toujours à la remorque de l’actualité. Entre la fidélité à la révélation et la docilité aux événements, la tension devient crise lorsque s’accentue la différence entre le passé et le présent. Un discernement s’impose. La certitude fondée sur Dieu va-t-elle exclure toute nouveauté ? La perméabilité aux signes du temps va-t-elle compromettre la vérité dont nous avons à témoigner ?

        La question est déjà au cœur de l’Evangile. L’événement pas excellence déchire le peuple entre son passé et le présent : Jésus confirme l’Alliance par l’acte même qui la modifie et la renouvelle. Il assume l’héritage des Pères, mais il change l’Ancien en Nouveau Testament. C’est par son irruption qu’il révèle le sens de la tradition qu’il reprend. Tant de fois annoncé, le Messie, une fois-là, provoque une crise et une division ; le Christ ravit aux siens leurs sécurités et leurs privilèges, mais pour y dévoiler le don accordé à tous et promis par les prophètes. Simultanément, il renverse et approfondit la réponse que la fidélité de Dieu se préparait depuis le commencement des temps.

        Il nous faut méditer cet événement tel que l’Evangile le présente à notre foi, c’est-à-dire comme la forme de toute expérience chrétienne. Peut-être y reconnaîtrons-nous ce que nous avons-nous-mêmes à vivre, et peut-être les imprévus ou les bouleversements, qui semblent remettre en cause la vérité ou liquider notre passé, nous feront-ils comprendre,  à leur tour, ce qu’a été et ce que ne cesse d’être la venue du Seigneur : Voici que je viens comme un voleur. Les Evangiles affirment qu’il en fut ainsi de toute rencontre avec Jésus ; chaque scène nous décrit de quelle manière survient le Voleur. Ces passages évangéliques nous apprennent comment l’événement reste notre maître intérieur, comment la surprise devient révélation, comment l’imprévisible peut renouveler notre foi en Dieu qui, pris de passion pour nous, a voulu faire de notre vie l’histoire de ses inventions. Alors toute circonstance nous dira tout bas, comme à Marthe et à Marie : Le Maître est là, il te demande.

 

Mercredi de la 4ème semaine du Temps Pascal – Mémoire de saint Pacôme



Apocalypse 14,14 – 15,1

L’espérance du monde à venir ressort essentiel de l’ascèse monastique

  1. Th. Lefort, cité par le Père Placide Deseille

dans « L’esprit du monachisme pacômien », p. LIX-LXI

        Il arriva un jour que Théodore se rendit auprès de notre Père Pacôme en versant d’abondantes larmes ; six mois ne s’étaient pas encore écoulés depuis son entrée chez les frères. Pacôme lui dit : Pourquoi pleures-tu ? Bien des fois, en effet, il s’était étonné de lui voir, quoique si nouveau dans la Congrégation, le sentiment des larmes. Théodore lui répondit : Je désire, ô mon Père, que tu me déclares que je verrai Dieu ; sinon, quel avantage ai-je d’avoir été mis au monde ? Car il eût mieux valu pour moi ne pas naître. Notre Père Pacôme lui dit : Désires-tu le voir en ce siècle, ou bien dans le siècle à venir ? Théodore lui répondit : Je désire le voir dans le siècle qui dure éternellement. Notre Père Pacôme lui dit : Hâte-toi de produire le fruit décrit dans l’Evangile : Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, car ce sont eux qui verront Dieu. Et si une mauvaise pensée te vient à l’esprit, soit impureté, soit haine, soit méchanceté, soit jalousie, envie, mépris à l’égard de ton frère, soit vaine gloire humaine, souviens-toi immédiatement, et dis : Si je consens à l’une de ces choses, je ne verrai pas le Seigneur. Quand Théodore eut entendu ces paroles de la bouche de notre Père Pacôme, il se prépara désormais à marcher avec  humilité et pureté, afin que le Seigneur comblât son désir de le voir dans le siècle immuable.

        Et Pacôme lui apprit une de ses prières favorites : Dieu tout-puissant, Dieu béni, accorde-nous de parfaire ce service que nous avons commencé, mes frères et moi, afin que nous soyons dignes de toi, afin que tu habites en notre cœur, en notre âme, en notre esprit, afin que nous soyons parfaits en ton amour, toujours, marchant devant toi selon ton bon plaisir, afin que nous ne péchions pas contre toi, ni ne provoquions ton Saint-Esprit, au nom duquel on nous a marqués, afin que nous soyons purs et immaculés devant toi en ce monde pendant tous les jours de notre vie, pour qu’ainsi nous méritions ton Royaume céleste et éternel, grâce à ta miséricorde, ô ami des hommes.

 

2° lecture Fête de saint Matthias



Jean 15, 9-17

Observez mes commandements : vous demeurerez dans mon amour

Saint Dorothée de Gaza

Entretiens Spirituels, tome 1, p. 67s

        Si nous aimions notre prochain, si nous partagions ses souffrances, si nous avions de la peine pour lui, nous ne verrions plus les défauts des autres. On lit dans les Livres Saints : L’amour efface un grand nombre de péché, et L’amour ne se souvient pas du mal, il excuse tout. Si nous aimons, l’amour lui-même effacera toutes nos fautes. Si nous aimons, nous regarderons les péchés des autres, comme les amis de Dieu les regardent. Est-ce qu’ils sont aveugles et ne voient les péchés des autres ? Non, bien sûr, personne ne déteste les péchés autant qu’eux ; mais ils ne détestent pas celui qui pèche, ils ne le jugent pas, ils ne fuient pas loin de lui. Au contraire, ils ont de la tendresse pour lui, ils lui donnent de bons conseils, ils le consolent, ils le soignent comme on soigne un malade. Les amis de Dieu font tout pour sauver ceux qui font des péchés.

Regardez les pêcheurs : quand ils jettent un hameçon dans la mer, et prennent un gros poisson, ils sentent qu’il bouge, qu’il lutte, mais ils ne tirent pas aussitôt le fil de toute leurs forces. La ligne, en effet, pourrait se casser et tout serait perdu. Au contraire, ils lâchent adroitement le fil et ils laissent le poisson aller où il veut. Quand ils le sentent épuisés et devenu calme, ils se mettent à tirer peu à peu. Les amis de Dieu font la même chose : ils attirent le frère avec patience et amour, au lieu de le chasser avec horreur. Les amis de Dieu font toujours ainsi pour protéger celui qui fait des péchés. Ils le mettent dans les meilleures dispositions possibles, ils se chargent de lui pour pouvoir le corriger au bon moment et l’empêcher de faire du mal à un autre. Eux aussi, du même coup, font beaucoup de progrès dans l’amour du Christ.

Si nous aimons, l’amour de Dieu effacera toutes nos fautes. Si nous aimons, nous regarderons les péchés des autres, comme les amis de Dieu les regardent. Ils attirent le frère avec patience et amour, au lieu de le chasser avec horreur. Nous aussi apprenons à aimer, apprenons à aimer avec tendresse en pardonnant aux autres. Ainsi nous éviterons cette chose terrible de dire du mal des autres, de les juger, de les mépriser. Aidons-nous les uns les autres. Soyez toujours prêts à nous aider les uns les autres, en enseignant, en semant la Parole de Dieu dans le cœur du frère, en le consolant quand il a des difficultés, en lui rendant service et en l’aidant dans son travail. Essayez, chacun selon votre pouvoir d’être unis aux autres ; en effet, plus on est uni au prochain, plus on est uni à Dieu.

 

2° lecture Fête de saint Matthias



La grâce de Dieu nous suffira

Cardinal John-Henry Newman

Sermons paroissiaux, tome 2 : L’année chrétienne, p. 110s

        Aujourd’hui, nous célébrons le seul saint dont la fête suscite un mélange de joie et de tristesse. Elle rappelle en même temps la chute d’un apôtre et le choix d’un autre : saint Matthias a été choisi pour remplacer le traître Judas. L’histoire de ce dernier inscrit dans les faits un avertissement que notre Seigneur nous adresse en paroles : Tiens ferme ce que tu as, pour que nul ne ravisse ta couronne. Judas n’avait indéniablement pas d’excuse : nous n’en aurons pas non plus si nous imitons son exemple, et il faut le regarder, non avec pitié, mais avec crainte et terreur. Voilà la réflexion qui surgit à l’esprit si l’on considère le choix de saint Matthias : il est facile à Dieu d’accomplir ses desseins sans nous, en nous remplaçant par d’autres, si nous lui désobéissons. Il arrive souvent qu’à bénéficier de la faveur divine depuis longtemps on devienne trop rassuré et présomptueux. On tient alors le salut pour certain, et l’on imagine nécessaire à Dieu le service qu’il a accepté dans sa grâce. On se croit personnellement visé par la miséricorde qu’il manifeste à son Eglise, et à ce point désigné qu’en cas de faute, ce serait lui qui manquerait à sa parole ! On en vient à penser qu’on a un droit particulier, privilégié, à ses promesses, plus que quiconque, on se voit doté d’un intérêt si spécifique que la simple supposition qu’on pourrait pécher offense. Cette assurance est condamnée tout au long des Ecritures, mais plus spécialement par les événements que nous commémorons aujourd’hui.

        Les douze apôtres sans exception, si l’on s’en tient à la lettre des paroles du Christ, semblaient appelés à la vie éternelle ; et pourtant quelques mois plus tard, Matthias était en possession du trône et de la couronne de l’un d’entre eux. Il faut aussi remarquer le fait que notre Seigneur se soit astreint à garder le chiffre douze, même après la chute de l’un d’entre eux.

        Que de pensées profondes ont dû envahir saint Matthias, lorsqu’il a été accueilli par les onze apôtres et s’est installé parmi eux comme leur frère ! Son élection elle-même jouerait contre lui s’il venait à faillir. Et à coup sûr, il en sera de même pour nous, à notre rang. Accueillons en nous cette grande vérité : nous avons été librement acceptés et sanctifiés en tant que membres du Christ ; les sacrements nous unissent à lui, la foi permet aux sacrements de livrer leurs vertus cachées et de répandre le pardon et la grâce. Aussi longtemps que nous avons la certitude que, malgré notre incapacité à agir seuls, nous avons notre salut entre nos mains, si profondes que soient en nous les racines du mal, la grâce de Dieu nous suffira.