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Texte du jour

Mercredi de la 25ème semaine du Temps Ordinaire



Tobie 4,1-6 + 4,19-5,17

Conseils de Tobie à son fils

Saint Augustin

Traité sur l’Evangile de Jean, OC 9, Discours sur les psaumes OC 12, p. 316s

 

       Comment est-il le roi de toute la terre, lui qui ne s’est manifesté que dans une seule contrée, dans la ville de Jérusalem, dans la Judée, vivant au milieu des hommes ? Ce qu’on voyait dans un lieu déterminé, c’était la chair du Sauveur, sa chair se manifestait aux yeux du corps. Quels yeux étaient capables de pénétrer à travers cette enveloppe de la chair pour contempler son immortelle majesté ? Il y a un autre œil, il y a l’œil intérieur. Tobie n’était point sans avoir des yeux, lorsqu’il était tout privé des yeux du corps, il donnait à son fils les préceptes de la vie. Son fils tenait la main de son père pour diriger ses pas incertains,  le père donnait des conseils à son fils pour qu’il suivît toujours la voie de la justice. Il y a donc ici des yeux, je le vois ; il y a donc là des yeux, je le comprends. Les yeux de celui qui donne les conseils de la vie sont bien supérieurs aux yeux de celui qui tient la main de son père. Voilà les yeux que recherchent Jésus lorsqu’il dit : Philippe, celui qui me voit, voit aussi mon Père. Ces yeux sont situés dans l’intelligence, ils sont aussi au milieu de l’âme.

       Qu’est-ce, en effet, que voyait Tobie, quand il donnait, bien qu’aveugle, à son fils qui voyait clair, des conseils pour diriger sa vie ? Il y a donc quelque chose que voit l’intelligence, que voit l’esprit, quelque chose que le corps de Tobie sent, non par les yeux du corps, non par les oreilles, non par les narines, non par le palais, non par la bouche, mais par lui-même, et toujours mieux par lui-même qu’au moyen de son serviteur. Il en est certainement ainsi, car l’esprit se voit lui-même par lui-même et il se voit dès qu’il se connaît. Et jamais, pour se voir lui-même, il ne requiert le secours des yeux du corps ; bien plus, il se soustrait à tous les sens du corps, comme formant autant d’empêchements dont le bruit le trouble ; et il se retire en lui-même pour se voir en lui-même, et pour se connaître lui-même. Mais est-ce que le Dieu qu’il cherche est quelque chose de semblable à son esprit ? Assurément, on ne peut voir Dieu qu’au moyen de l’esprit, et cependant Dieu n’est pas ce qu’est notre esprit. Notre esprit subit l’altération, et il progresse ; il sait et il ignore, il se souvient et il oublie, tantôt il veut une chose et tantôt il ne la veut plus. Cette instabilité n’existe pas en Dieu. Si je parlais d’un Dieu qui peut changer, ceux qui me disent : Où est-il ton Dieu ?, m’insulteraient à l’instant.

 

Mardi de la 25ème semaine du Temps Ordinaire



Tobie 3,7-17

Dieu a revêtu notre chair

Saint Ephrem de Nisibe

La harpe de l’Esprit, dans S. Brock, L’œil de Lumière, p. 324s

 

Ayant façonné la poussière au commencement, par bonté, toi-même l’a parachevé avec ton cadeau, par amour.

Toi qui es bon, tu as créé Adam, même si tu savais qu’il se tromperait, s’égarant : tu l’as créé pour la victoire.

Tu as vu le corps qui pleurait et l’âme dans sa contrition ; dans l’amour, tu les avais joints, dans la peine ils se séparaient.

Le corps fut créé par sagesse, et l’âme insufflée par bonté. L’amour fut transmis par en-haut, le serpent l’en ôta par ruse.

C’est à toi qu’il revient, Béni, de renouveler ta bonté. Que ta main refaçonne Adam et que tes doigts le remodèlent.

Car, Seigneur, ta miséricorde ne fut jamais prise en défaut ; par amour, tu l’as commencé, par compassion, achève-le.

Le Très-Haut savait qu’Adam désirait devenir un dieu : il envoya son Fils se vêtir de lui pour combler son désir.

Dépité, le Mauvais a vu, bien qu’il avait fait choir Adam, celui-ci exalté plus haut, tout honteux de l’avoir fait choir.

Rends joyeux le corps avec l’âme, réunis l’âme avec le corps, et fais qu’ils aient la joie l’un de l’autre, que séparés ils se rejoignent.

Constitue, pour l’âme, une escorte, et dans sa demeure elle entre. Que sa maison trouve la paix, que sa lampe y soit allumée.

Que la lumière habite l’œil du corps, et le son dans l’oreille ; que  ses vains sens vides s’emplissent des louanges de la paix.

La Croix de lumière fait, sur eux, briller sa lumière ; ils reçoivent aussi le signe, sur eux, de son puissant symbole.

Les prémices de la louange sortent pour la première fois des bouches qui étaient fermées quand elles vivaient dans le Shéol.

Vous, les bénis, vous, les purs, dont les voix ne se trompent pas, qu’avec vous nous rendions grâces au Seigneur qui nous le permet.

 

Lundi de la 25ème semaine du Temps Ordinaire



Tobie 2,1 – 3,6

Voir le monde avec les yeux de Dieu

Sœur Marie-Hélène Robert

Le regard, p. 20s

 

       La Bible éduque le regard du lecteur et du croyant jusqu’à ce qu’il devienne le regard de Dieu lui-même. La barre peut paraître haute. Mais cette éducation, comme toute bonne éducation, est progressive, patiente. Elle ne redoute pas les incompréhensions, les reculs, voire les révoltes. Elle prend plusieurs chemins pour atteindre le lieu le plus profond. La lecture attentive devient prière, méditation, contemplation. L’œil voit, mais il ne perce pas loin, s’il est livré à ses seules facultés. C’est pourquoi Dieu a mis dans leur cœur son propre regard pour leur faire voir la grandeur de ses œuvres.

       La Bible nous apprend à regarder le monde en y reconnaissant la marque du Créateur. L’infiniment grand et l’infiniment petit n’ont pas fini de livrer leur secret. La beauté de la création mène à plus grand qu’elle-même. Dieu crée la lumière et illumine les yeux de ceux qui le cherchent. Les psaumes chantent la splendeur de l’univers et entraînent le lecteur dans la louange. Dieu crée par sa parole et anime par son souffle la bouche de ceux qui contemplent ses œuvres par son regard. Regardez par le regard de Dieu purifie le cœur. Alors, Heureux ceux qui ont le cœur pur, car ils verront Dieu ! Ceux qui ont regardé vers lui sont radieux, et leur visage n’a plus à rougir.

       Regarder, c’est donc apprendre à remonter à la source de ce qui se donne à voir. Ce qui apparaît produit le ravissement, mais n’en est pas à l’origine. Cette éducation du regard qui contemple la création est transportable aux relations humaines. Quand je regarde un être cher, je me vois invitée à l’envisager dans son origine et dans sa fin. Il vient de Dieu, il va à Dieu et nous avançons ensemble vers celui qui veut nous revêtir de sa beauté indescriptible.

       Et nous tous qui, le visage dévoilé, reflétons la gloire du Seigneur, nous sommes transfigurés en cette même image ; avec une gloire toujours plus grande par le Seigneur qui est Esprit. Contempler le monde, les personnes et leur Créateur fait entrer dans un regard d’amour, d’espérance et de foi, et dans le regard que Jésus glorifié pose sur nous.

 

3° lecture Dimanche de la 25ème semaine du Temps Ordinaire – B



Marc 8, 27-35

« Si quelqu’un veut être le premier, qu’il soit le dernier de tous »

Isaac le Syrien

Œuvres spirituelles, p. 87s

 

        Les yeux du Seigneur regardent les humbles, pour qu’ils se réjouissent. Mais la face du Seigneur se détourne des orgueilleux, pour les humilier. L’humble reçoit toujours de Dieu la compassion. Mais la dureté de cœur et le peu de foi vont toujours au-devant d’événements terribles. Fais-toi petit en tout devant tous les hommes, et tu seras élevé plus haut que les princes de ce siècle. Préviens tous les êtres, embrasse-les, prosterne-toi devant eux, et tu seras honoré plus que ceux qui offrent de l’or. Descends plus bas que toi-même, et tu verras la gloire de Dieu en toi ; car là où germe l’humilité, là se répand la gloire de Dieu. Si tu as l’humilité dans ton cœur, Dieu t’y révélera sa gloire. Méprisera-toi dans ta grandeur, et ne te grandis pas dans ta petitesse. Ne cherche pas à être honoré, car en toi tu es plein de plaies. Blâme l’honneur, et tu seras honoré. L’honneur fuit devant celui qui court après lui. Mais l’honneur poursuit celui qui le fuit, et il prêche à tous les hommes son humilité.

       Bienheureux celui qui s’humilie en tout, car il sera élevé. Car celui qui, pour Dieu, s’humilie et se fait petit en tout sera glorifié par Dieu. Celui qui pour Dieu a faim et soif, Dieu l’enivrera de ses biens. Celui qui pour Dieu se dépouille, Dieu le couvrira d’un vêtement d’incorruptibilité et de gloire. Celui qui pour Dieu s’appauvrit, Dieu le consolera en lui donnant la vraie richesse. Considère-toi comme rien pour l’amour de Dieu, et sans même que tu le saches, la gloire croîtra en toi tout au long de ta vie. Sois simple et ignorant dans ta sagesse, afin de ne pas paraître sage, car tu es ignorant.

       Quand tu rencontres ton prochain, force-toi de l’honorer plus haut que sa propre mesure. Quand il t’a quitté, ne dis rien de lui que des choses belles et dignes. En t’imposant toi-même une telle habitude, se forme en toi une bonne figure, tu acquiers en toi une grande humilité, et tu parviens sans peine aux grandes choses.

       L’amour ne saurait porter la colère, irriter ou blâmer quelqu’un avec passion. La preuve de l’amour et de la connaissance est l’humilité qui naît de la conscience bonne dans le Christ Notre Seigneur. A lui la gloire et la puissance avec le Père et l’Esprit-Saint, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Amen.

 

2° lecture Dimanche de la 25ème semaine du Temps Ordinaire



Tobie 1, 1-22

Tobie, père et fils

Père Paul Beauchamp

Cinquante portraits bibliques, p. 229s

 

       Les écrits les plus anciens de la Bible (Genèse, Exode) revendiquent d’être crus, et garde dans leur manière quelque chose de l’autorité des lois, que d’ailleurs ils précèdent et accompagnent. En traçant les premiers pas de l’histoire, ils enferment les semences de ce qu’elle sera ultérieurement et jusqu’au bout. Le livre de Tobie n’a pas ce poids. Ecrit dans l’ambiance du judaïsme hellénistique, absent des livres hébraïques et connu de nous seulement à travers le grec, il se propose de reconstituer pour l’édification et l’agrément du lecteur la manière dont vivaient les juifs qui, après l’exil, s’étaient fixés dans le pays des vainqueurs. La famille Tobie habitait Ninive, mais voyageaient beaucoup pour affaires.

       Tobie se déroule en aval des récits de la Genèse, qui appartiennent dans leur majorité à la haute littérature. Nous trouvons ici le même cours d’eau, mais coulant dans la plaine. Un récit plus prolixe, accordant plus aux larmes, aux sentiments, aux détails qui font vrai. Mais la parenté avec les récits majeurs, avec les prototypes, est évidente.

       D’ailleurs, il s’agit de Tobie et Tobie. Portant le même nom, ce père et de fils représentent, sous forme imagée, le principe même de la Généalogie qui commande les récits de la Genèse. Attendrissante, une famille exilée en Perse accueille un tout jeune parent venu de l’étranger, s’exclame qu’il ressemble à son père, un père dont les traits s’étaient jusqu’alors effacés des mémoires. Après ce voyage, Tobie junior, devenu en route un adulte, retrouve à la maison son père aveugle. Tobie fils guérit alors Tobie père de sa cécité ; la boucle du grand voyage se referme sur le face à face d’un père et de son fils.

       Un prophète appelé Malachie s’est représenté ainsi la fin des temps, soit le cœur de la promesse. Le prophète Elie, annonce-t-il, ramènera le cœur de pères vers leurs fils, et le cœur des fils vers leurs pères. L’ancien vers le nouveau, le nouveau vers l’ancien. Ce retour n’est pas une répétition, c’est un accomplissement. En vertu d’une loi secrète de la vie, l’inouï, depuis toujours inconnu et seul espéré, est ce qui jaillit quand nous croyons être retournés sur nos pas.

 

Samedi de la 24ème semaine du Temps Ordinaire



Baruch 3,9-15 + 3,24-4,4

La Sagesse, prérogative d’Israël

Dom Jean Le Moyne

Prophètes, Baruch, SDB, tome VIII, colonne 731s

 

       La lecture du passage du livre du prophète Baruch que nous venons d’entendre, passage fort original, est un poème de Sagesse. Certains thèmes de la littérature sapientielle y sont repris de façon très personnelle. L’auteur s’intéresse, non pas au sort des individus, mais à l’ensemble du peuple. Israël est envisagé  dans sa situation présente, principalement ses malheurs dus à l’abandon de la Sagesse, dans son avenir de paix et de longue vie si le peuple revient à la Sagesse, enfin dans son passé ; il y a là un raccourci de toute l’histoire de la Révélation. La Sagesse est identifiée avec la Torah ; le don de la Torah au Sinaï et sa présence active au milieu du peuple élu sont présentés comme une existence de la Sagesse parmi les hommes. La Sagesse est poétiquement personnifiée ; elle a des rapports avec les Israélites.

       Peut-on parler d’une habitation de la Sagesse dans le ciel ? Certes au verset 29 du chapitre trois, il est écrit Qui monta au ciel pour la saisir et la faire descendre des nuées ? Il y est donc question du ciel et des nuages ; mais immédiatement après, au verset 30, on parle de la mer : Qui passa la mer pour la découvrir et la rapporter au prix d’un or très pur ? Baruch ne veut pas, semble-t-il, indiquer une présence de la Sagesse ni dans le ciel, ni dans la mer. Ce n’est pas l’endroit où se trouve la Sagesse qui l’intéresse, mais le fait que l’homme ne peut, de ses propres forces, l’acquérir. C’est donc le caractère d’inaccessibilité qui est ici en jeu, comme dans tout l’ensemble de cette partie. Pour exprimer cette idée, Baruch fait appel au Deutéronome (30,12-13) : Elle n’est pas dans les cieux, qu’il te faille dire : Qui montera pour nous aux cieux nous la chercher, que nous l’entendions pour la mettre en pratique ? Baruch en utilise les images, et aussi la perspective profonde puisque dans le Deutéronome il est question de la Torah, de la Loi, et qu’il identifie Sagesse et Torah.

       Cette fusion intime entre histoire et sagesse dénote une ambiance tout à fait semblable à celle du Siracide (chapitre 24), le Discours de la Sagesse. La description de la Sagesse comme intermédiaire en quelque sorte entre Dieu et le monde, ce qui tient une grande place dans les Proverbes (8) et encore dans le Siracide (24), n’apparaît pas dans Baruch. Il parle tout simplement de quelques œuvres du Créateur avec du reste un optimisme qui rappelle Job. Mais les réflexions sur les rapports entre l’homme et Dieu, vus sous l’angle d’une connaissance de la Sagesse, l’intéressent beaucoup plus que la considération du cosmos et des créatures.

 

3° lecture Fête de saint Matthieu



Matthieu 9, 9-13

« Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs »

Bède le Vénérable

Homélies sur les Evangiles, I, 21, PL 94, 99-101

 

       Jésus vit un homme installé au bureau des paiements des taxes, son nom était Matthieu. Jésus lui dit : Suis-moi. Jésus le vit, non pas tant avec les yeux du corps qu’avec le regard intérieur de son amour. Il vit le publicain, il l’aima. Il le choisit, et lui dit : Suis-moi, c’est-à-dire imite-moi. En lui demandant de la suivre, il l‘invitait moins à marcher derrière lui qu’à vivre comme lui. Car celui qui demeure dans le Christ doit se conduire comme lui-même, Jésus, s’est conduit. Matthieu se leva et le suivit. Rien d’étonnant que le publicain, au premier appel du Seigneur, ait abandonné sa recherche de profits terrestres et qui, négligeant les biens temporels, il ait adhéré à celui qu’il voyait dégagé de toutes richesses. C’est que le Seigneur, qui l’appelait de l’extérieur par sa parole, le touchait au plus intime de son âme en y répandant la lumière de la grâce spirituelle pour qu’il le suive.

       La conversion d’un seul publicain ouvrit la voie de la pénitence et du pardon à beaucoup de publicains et de pécheurs. Beau présage en vérité : celui qui devait être plus tard apôtre et docteur parmi les païens entraîne à sa suite, lors de sa conversion, les pécheurs sur le chemin du salut. Et ce ministère de l’Evangile qu’il allait accomplir après avoir progressé dans la vertu, il l’entreprend dès les premiers débuts de sa foi.

       Essayons de comprendre plus profondément l’événement relaté ici. Matthieu n’a pas seulement offert au Seigneur un repas corporel dans sa demeure terrestre, mais il lui a bien davantage préparé un festin dans la maison de son cœur, par sa foi et son amour : Je me tiens à la porte et je frappe ; si quelqu’un écoute ma voix et m’ouvre, j’entrerai chez lui et je dînerai avec lui et lui avec moi. Oui, le Seigneur se tient à la porte et il frappe lorsqu’il rend notre cœur attentif à sa volonté, soit par la bouche de l’homme qui enseigne, soit par une inspiration intérieure. Nous ouvrons notre porte à l’appel de sa voix quand nous donnons notre libre assentiment à ses avertissements extérieurs et intérieurs, et quand nous mettons à exécution ce que nous avons compris que nous devons faire. Et il entre pour manger, lui avec nous, et nous avec lui, parce qu’il habite dans le cœur de ses élus, par la grâce de son amour, pour les nourrir sans cesse par la lumière de sa présence, afin qu’ils élèvent progressivement leurs désirs et que lui-même se nourrisse de leur zèle pour le ciel comme de la plus délicieuse nourriture.

 

2° lecture Fête de saint Matthieu



Ephésiens 4, 1-16

Le témoignage des écrits de saint Matthieu

Père Amédée Brunot

Saints et saintes de l’Evangile, p. 119s

 

       Comment Matthieu s’y prend-il pour nous livrer son témoignage ? Faut-il parler de déformation professionnelle ? L’ancien douanier ou péager de Capharnaüm avait été habitué à transcrire tous les soirs ses comptes et ce qu’il avait enregistré ; après les minutieuses analyses de la journée, il fallait tous les soirs faire les synthèses. Ainsi, Matthieu avait été habitué à penser par catégories, à établir des tableaux, à ranger les choses chacune selon son espèce. Lorsqu’il aura à enregistrer les faits et gestes du Christ, n’est-il pas naturel que, cédant au métier, il procède par tableaux, par synthèses, par blocages ? Il n’aura nullement l’intention d’écrire une vie de Jésus. Plus modestement, il essaiera de nous brosser une série de portraits du Maître.

       Il écrira son premier travail en araméen, et plus tard, son témoignage, retouché et augmenté par lui ou par un autre, mais toujours dans la plus stricte fidélité au premier rédacteur, sera traduit en grec. C’est ce dernier ouvrage qui nous est parvenu. Nous y trouvons bien, dans sa substance, le premier écrit de Matthieu, et surtout son art de la composition.

       Les récits sur l’Enfance de Jésus et sur sa Passion servent de cadre à cinq grandes fresques dont chacune comprend une partie oratoire et une partie narrative. Ce sont cinq magnifiques portraits du Christ qui ont tous pour fond le Royaume des cieux. On ne peut qu’être impressionné par la somptueuse construction de cet Evangile. On reconnaît bien le scribe, l’homme qui enregistre, qui groupe, qui bloque, et qui s’efface totalement devant ses chiffres, ses colonnes impeccablement alignées et ses résultats d’ensemble. Ses cinq discours se terminent tous de la même façon, comme cette ligne que l’on trace au bas des chiffres d’une addition pour obtenir le résultat : Et il arriva quand Jésus eut achevé son discours.

De même, qui ne serait frappé par la convergence de ces cinq discours ? Ils ont tous pour but commun le Royaume des cieux : son programme, ses missionnaires, sa spiritualité, son organisation, son avenir.

Tel est Matthieu : homme de l’ordre et des statistiques, apôtre qui va à l’essentiel, au noyau du Message, et qui nous plonge dans une atmosphère de gravité religieuse, apologiste convaincu du Messie-Dieu, écrivain qui a le sens du drame et l’accent des bords du lac de Galilée.

 

Jeudi de la 24ème semaine du Temps Ordinaire – Mémoire de Martyrs de Corée



Esther 5,1-14 + 7,1-10

La gloire du martyre

Saint Jean Chrysostome

Homélie sur les saints martyrs, OC 4, p. 388s

 

       Sachez-le bien vous tous, le silence des martyrs est plus éloquent que tous les discours. Souvent, après avoir entretenu longtemps le peuple de la vertu, on n’aura rien obtenu ; tandis que d’autres, tout en gardant le silence, recueilleront, par l’éclat de leur vie, les meilleurs résultats. A plus forte raison, cela est vrai des martyrs ! Si leur langue reste muette, la voix de leurs œuvres retentit plus haut que celle de leur bouche, et s’adressant à l’humanité tout entière, ils lui parlent en ces termes : Jetez vos regards sur nous, considérez les maux que nous avons soufferts.

Quels sont-ils ces maux, puisque après avoir été condamnés à mort nous avons trouvé la vie qui ne finira pas ? Nous avons eu le bonheur de nous dépouiller de nos corps pour le Christ. Si, pour le Christ, nous ne nous en étions pas alors séparés, il nous aurait fallu peu à peu perdre forcément la vie corruptible dont nous étions animés. Le martyre ne nous l’aurait pas ravie, mais la mort à laquelle notre nature est vouée, fondant sur nous, nous eût condamnés à la pourriture.

Aussi, ne cessons-nous de rendre grâces à Dieu qui a daigné se servir d’un trépas absolument inévitable pour sauver nos âmes et qui a reçu de nous, comme présent, une chose que nous lui devions nécessairement, et qui y a attaché le plus grand prix. Certes les tourments sont bien douloureux et bien effrayants, mais ils ne durent qu’un instant, tandis que la félicité dont ils sont la cause dure des siècles sans fin. Et même ces tourments ne paraissent-ils en aucune façon douloureux à ceux qui considèrent les biens à venir. Parce qu’il voyait le Christ des yeux de la foi, le bienheureux Etienne ne s’apercevait pas des pierres qui pleuvaient sur lui ; il comptait, non ces pierres, mais les prix et les couronnes. Et vous aussi, détournez vos yeux du présent pour regarder l’avenir, et les maux vous trouveront complètement insensibles.

 

Mercredi de la 24ème semaine du Temps Ordinaire



Esther

Le sceptre d’or

Jean Tauler

Sermons, tome 3, sermon pour le 4ème dimanche de la Trinité , p. 180s

 

       Mon cher enfant, quand tu es à l’épreuve abandonne-toi, garde confiance en Dieu, sans aucun doute il te délivrera. Demeure dans l’humilité et dans une crainte rspectueuse. Etends la main de ton désir uniquement vers l’être transcendant, simple et pur qu’est Dieu, et ne t’attache à rien de tout ce qui est moins que lui. Contiens-toi bien, ne brise rien, ne te libère pas avec violence : le mieux viendra bientôt, il n’a jamais été si proche, et cela te sera bon ! Mais ne t’en soucie pas, n’aie d’autre pensée que de faire la volonté de Dieu, et de souffrir, dans cette volonté, ta pitoyable misère aussi longtemps que cela lui plaira, et quoi qu’il advienne de toi.

       Ayant trouvé l’âme dans une misère sans consolation, Dieu fait pour elle ce que fit le roi Assuérus, nous dit l’Ecriture, quand il vit la bienheureuse et bien-aimée Esther paraître devant lui, le visage pâle, perdre connaissance et s’évanouir ; il lui tendit alors le sceptre d’or, se leva de son trône royal, l’entoura de ses bras, l’embrassa, et lui offrit la moitié de son royaume. Cet Assuérus, c’est le Père du ciel quand il voit devant lui l’âme bien-aimée, le visage défait, privé de consolation, prête à s’évanouir et toute affaissée. Il lui présente alors son sceptre d’or, se lève de son trône, lui donne son divin embrassement, et dans cet embrassement divin l’élève au-dessus de toute infirmité. Ah ! Quelle merveille, pensez-vous, se passe alors dans l’esprit ! L’inclination du sceptre, c’est le don que Dieu fait de son Fils unique à l’âme dans laquelle il répand, en même temps, par le plus doux des baisers, la très haute et transcendance douceur du Saint-Esprit. Il partage avec elle son royaume, c’est-à-dire qu’il donne pleine puissance sur son royaume, sur le Ciel et sur la terre, voire sur lui-même, afin qu’elle soit maîtresse de tout ce dont il est le Seigneur, et que Dieu soit en elle, par grâce, tout ce qu’il est et tout ce qu’il a par nature.