Texte du jour

3° lecture Samedi Saint



La descente aux enfers

Dom Jean Leclercq

L’Ascension triomphe du Christ, VS 72, p. 291s

        Le Christ, après sa mort, n’est pas demeuré en repos. Pendant que son corps restait dans le tombeau, son âme s’en est allée dans le Royaume de la mort. Comment cela ? L’Ecriture ne nous le dit pas. Mais la tradition, unanime, affirme que le Christ s’y est rendu, non pas en tant qu’homme et soumis à la mort, mais comme Dieu en qui était la vie et qui ne pourrait pas cesser d’être, par excellence, le Vivant. Et qu’y fit-il ? Deux choses qui sont résumées dans des termes semblables par les canons des liturgies anciennes, inspirées elles-mêmes de la catéchèse des apôtres : Lui qui se livrait volontairement à la Passion, dit par exemple la Didaché, pour détruire la mort, briser les chaînes du démon, écraser l’enfer, éclairer les justes, manifester la résurrection.

        Celui qui, le jeudi saint, s’est offert, et rendu présent dans le sacrement de l’Eucharistie, est celui qui était venu pour accomplir toutes ces choses ; elles se ramènent à deux éléments principaux : un combat, une prédication.

        Tout d’abord un combat. Le Christ est vainqueur de la mort, il a vaincu le prince de ce monde : le mal n’était pas une idée, une abstraction, c’est quelqu’un, une personne, un chef, une armée : Satan. De tout temps, on a aimé dire que Jésus a brisé les portes et les chaînes de l’enfer.

        L’activité du Christ après sa mort est encore présente dans les textes anciens comme une prédication aux justes : pendant trois jours, Jésus a enseigné, donné le baptême de vie et remis les péchés. Il subsiste parmi les Pères une certaine variété dans les détails de cette description de l’évangélisation des justes : Ignace d’Antioche affirme, par exemple, que cet enseignement s’adressait, non à tous les morts, mais seulement à ceux qui croyaient ; saint Irénée, de son côté, dit qu’il était destiné, non seulement à ceux qui croyaient, mais à tous les disciples du Christ et de l’Esprit. Origène, Hermas, Clément de Rome et d’autres ont également quelques variantes  sur ce point. Tous sont unanimes à proclamer le fait que le Christ a alors exercé une activité créatrice, au moins auprès des justes de l’Ancien Testament. Dans la liturgie, il reste un témoins de ces expressions : Délivre-moi, Seigneur, des chemins de l’enfer, toi qui as brisé les portes d’airain, qui as visité l’enfer, et as donné la lumière à ceux qui étaient dans les tourments et les ténèbres.

        Quel est le sens de ces analogies ? Ces modes d’expression mettent en lumières deux vérités : après sa mort, le Christ est Vivant, comme Dieu ; son corps, séparé de son âme, n’est pas corrompu et ne pouvait point l’être ; son âme n’est pas inactive, car elle sauve les justes. C’était là remporter une double victoire sur la mort.

2° lecture Samedi Saint



Les gardes au tombeau

Saint Jean Chrysostome

Homélie 89 sur saint Matthieu, OC 13, p. 203s

        Remarquez, frères, le ridicule des pharisiens et des grands-prêtres : ils viennent dire à Pilate : Nous nous sommes souvenus que cet imposteur a dit pendant sa vie qu’après trois jours il ressusciterait.

        Si c’est un imposteur, si ce n’est là qu’un mensonge, pourquoi donc vos craintes et votre empressement, pourquoi déployer un tel zèle ? Ils craignent que les disciples ne dérobent son corps et ne trompent ainsi le peuple ! Cela manque absolument de raison ! Mais la méchanceté se plaît dans les contentions, ne rougit de rien, ne recule pas devant l’absurde ! Ils ordonnent que le tombeau soit gardé jusqu’au troisième jour.

        Peu leur importait maintenant que ce travail se fit le jour du sabbat ; la seule chose en vue, c’est de satisfaire leur malice, espérant par là en venir à bout. Celui qu’ils avaient saisi vivant, ils le craignent mort. Or, s’il n‘était qu’un homme, un homme dérangé, rien ne devait troubler leur sécurité. Du moment où le sépulcre sera scellé et gardé, ils n’auront plus à craindre une quelconque fraude de la part des disciples !

        Et malgré cela, nulle fraude ne pouvant avoir lieu, si le tombeau se trouve vide, il est évident que le Christ sera ressuscité : impossible d’élever un doute à cet égard ! Voyez-vous comment ils luttent eux-mêmes, sans le vouloir, pour le triomphe de la vérité ? Remarquez encore à quel point les disciples portent l’amour de cette vérité même : ils ne cachent rien de ce que les ennemis ont pu dire, pour humiliant que cela soit. Les Juifs traitent le Maître d’imposteur, ils se taisent pour cette injure. Elle montrait bien la cruauté des premiers, puisque la mort même n’a pu calmer la haine dont ils étaient animés.

        Quelle est réponse de Pilate ? Il ne veut pas que ses soldats soient chargés de ce travail ; instruit de ce qui regarde la victime, il ne participera plus à l’œuvre des persécuteurs ; et pour s’en débarrasser, il leur accorde encore ce qu’ils demandaient en leur disant : Prenez les mesures que vous voudrez, afin que vous ne puissiez rejeter la faute sur les autres. Si les soldats avaient eux-mêmes scellé la tombe, les Juifs auraient pu dire que les soldats avaient livré le corps ; eux ayant apposé les sceaux, ils n’auront rien de pareil à dire ! Voyez, frères, quel zèle les autorités juives déploient pour la vérité en dépit d’eux-mêmes !

3° lecture vendredi Saint



Sur la croix

Saint Léon le Grand

Sermon 42, 3-4 sur la Passion du Christ, SC 74bis, p. 69s

        La croix du Christ contient dans le mystère de l’autel véritable et prédit d’avance, sur lequel, par le moyen d’une hostie salutaire, serait célébrée l’offrande de la nature humaine. Là le sang de l’Agneau immaculé annulait le pacte de l’ancienne prévarication ; là était entièrement anéantie l’hostilité de la tyrannie diabolique, et l’humilité victorieuse triomphait par l’écrasement de l’orgueil ; si prompt était d’effet de la foi que, des larrons crucifiés avec le Christ, celui qui crut au Fils de Dieu entra justifié dans le paradis. Qui expliquera le mystère d’un si grand don ? Qui dira la puissance mise en œuvre par un si admirable changement ? En un bref instant est détruite la culpabilité attachée à une longue série de crimes ; au milieu des cruels tourments de l’agonie, celui-là, fixé au gibet, passe le Christ ; à lui dont l’impiété personnelle avait causé le châtiment, la grâce du Christ donne la couronne.

        Ensuite, ayant goûté au vinaigre que lui donnait cette vigne dégénérée du plant de son auteur et changée en amertume d’une vigne étrangère, la Seigneur dit : Tout est consommé. C’est-à-dire : Les Ecritures sont accomplies, je n’ai plus rien à attendre de la folie d’un peuple furieux, je n’ai rien enduré de moins que ce que j’avais perdit devoir souffrir. Les mystères de la faiblesse sont achevés, que paraissent maintenant les marques de la puissance. Aussi, inclinant la tête, il rendit l’Esprit et laissa le sommeil entrer, pour un repos tranquille, dans le corps qu’il devait ressusciter le troisième jour.

        Ainsi l’auteur de la vie se donnait tout entier à ce mystère, et, en présence d’un tel abaissement de la majesté divine, tout l’édifice du monde était secoué ; toute la création, par sa confusion, condamnait le forfait impie, et les éléments eux-mêmes portait un verdict évident contre les coupables. Quelle âme fut donc la vôtre, ô Juifs, et quelle conscience ? Quelle folie s’est abattue sur vous, quel châtiment s’est emparé de votre cœur, alors que le jugement de l’univers vous pressait et que votre impiété ne pouvait se rétracter du crime que vous aviez consommé ?

2° lecture Vendredi Saint



L’agonie de Gethsémani, épreuve messianique

Père André Feuillet

L’agonie de Gethsémani, p. 205s

        Les mystères chrétiens ne sont pas des énigmes auxquelles il n’y aurait rien à comprendre, mais bien plutôt des vérités en lesquelles il y a trop à comprendre pour notre faible intelligence, et que nous n’aurons jamais fini d’explorer. La manière la plus efficace de pénétrer dans le mystère de l’agonie de Jésus est de réaliser que celui qui prie au jardin des Oliviers, c’est à la fois le Fils de l’homme transcendant de Daniel et le Serviteur souffrant d’Isaïe qui s’est solidarisé avec toute la misère morale de l’humanité.

        Parce que Jésus est le Fils de l’homme, c’est-à-dire, en termes plus clairs, le Fils de Dieu incarné, il aime Dieu, son Père, infiniment plus qu’aucun homme ne l’a jamais fait. Aussi a-t-il saisi, comme personne ne le fut ou ne le sera, par la malice du péché et par cet immense malheur auquel il expose : la damnation éternelle. Si donc l’on constate dans le Christ à l’agonie un état de détresse que nul homme n’a connu, étant donné que la cause en est le péché de l’humanité, cette détresse, loin d’être un signe d’infériorité par rapport aux martyrs qui ont enduré la mort avec sérénité, et même avec joie, tient au contraire à la connaissance incomparablement plus parfaite que le Christ avait de Dieu et de son amour, ainsi que des fautes de l’humanité.

        Mais à cet aspect de l’agonie de Jésus, il faut aussitôt en adjoindre un autre sans lequel elle demeurerait inconcevable. Car les bienheureux eux aussi connaissent dans la lumière de Dieu la malice du péché, et cependant cette connaissance n’empêche pas leur félicité. Ce qui rend unique le drame de Gethsémani, c’est qu’en vertu d’une solidarité issue de l’amour et du mystère même de l’Incarnation, Jésus accepte de ne faire qu’un avec le monde coupable, et d’apparaître aux yeux de Dieu chargé des péchés du monde, conformément à la prophétie d’Isaïe : Il a été transpercé à cause de nos péchés. A cause de cette solidarité mystérieuse, le Christ, qui est le Saint et le Juste par excellence, se voit opposé à Dieu ; il se trouve comme atteint par la lèpre du péché, comme véritablement plongé dans la fange des iniquités des hommes de tous les temps, comme menacé d’être pour toujours séparé de Dieu. Nous revenons toujours à la même conclusion : la façon la plus profonde de comprendre l’agonie de Gethsémani, c’est de voir en elle une épreuve messianique qui accomplit l’oracle d’Isaïe ; en vérité aucun autre homme n’a souffert de cette manière-là.

2° lecture Jeudi Saint



Jérémie 15, 10-21

L’Institution de l’Eucharistie

Père Jacques Guillet

Jésus-Christ, hier et aujourd’hui, p. 190s

        Tout l’Evangile est dans l’Eucharistie. Ce repas eucharistique est un accomplissement et un engagement : longtemps à l’avance, le cœur du Seigneur était enlevé par ce désir, comme il était tendu par l’angoisse du baptême qu’Il devait recevoir et dont la pensée ne le quittait pas.

        Voici arrivée l’Heure pour laquelle Il est né, l’heure où Il n’est plus le thaumaturge qu’on suit pour avoir du pain, le prophète dont la lucidité rassure, le Messie qu’on pousse au pouvoir, mais uniquement le Fils, Celui dont toute la vie est de rendre gloire au Père, d’accompagner sa volonté, de manifester son amour. Et Il donne sa vie ; Il consacre le pain et le vin, Il livre son corps et son sang. D’un seul geste et d’un même mouvement, par le don total de sa vie, Il répond à l’amour de son Père et Il nous fait le don définitif de son amour.

        La Passion est engagée, elle est née de l’action de grâces du Seigneur, elle est l’émotion de gratitude, d’admiration et de générosité débordant du cœur et devenue geste extérieur et définitif, action de grâces portée jusqu’au bout, jusqu’à ce que tout soit accompli.

        Si le pain devient son corps, c’est que son corps est déjà un aliment : Jésus est en effet si totalement donné aux hommes qu’ils peuvent Le dévorer tout entier. Son temps, ses forces, son honneur, sa vie, Il ne s’est rien réservé, et l’heure où Il consacre ce pain est également celle où Il va publiquement montrer qu’il ne s’est pas donné pour rire, et que, comme le pain, Il appartient aux hommes qui pourront en faire ce qu’ils voudront. Mais quand ils croiront L’anéantir, ils libéreront au contraire toutes les énergies accumulées en Lui depuis l’Incarnation. Il faut maintenant pour qu’elle atteigne et nourrisse tous les hommes, que la mort vienne rompre les barrières, que le grain enfoui en terre se voie arracher les enveloppes qui le protégeaient et l’isolaient. Alors, ayant épuisé sa substance, ayant donné tout ce qu’Il est, Jésus devient réellement le pain de ceux qui croient en Lui, l’aliment toujours accessible, la vie de son Eglise.

        Quotidiennement, c’est le pain qui devient chair par assimilation naturelle. A l’heure où Il donne son corps, Jésus rend aussi le pain dont Il s’est nourri depuis trente ans. Et parce que le Christ, du pain et du vin qu’Il a absorbés et dont Il a fait son être, a toujours fait du même coup un être à notre service, une existence vécue pour nous, le corps qu’Il nous livre à la Cène est réellement notre pain vivant, le corps de qui s’est tellement dépouillé de lui-même, identifié à chaque homme, qu’Il est devenu sa nourriture et sa vie.

Mercredi Saint



Matthieu 26, 14-25

« Serait-ce moi, Seigneur ? »

Père Marie-Joseph Le Guillou

Le mystère du Père, p. 66s

        Que ceux qui ont été élus dès l’origine soient finalement sauvés ou perdus, c’est de toute façon à l’intérieur du dispositif sacrificiel mis en œuvre en Jésus-Christ par pure grâce qu’ils se sauvent ou se perdent. Leurs noms se trouvent ou ne se trouvent pas écrits dans le livre de Vie de l’Agneau égorgé depuis la fondation du monde, mais sans qu’ils aient été prédestinés à autre chose qu’au mystère de vie inclus dans l’Agneau discerné dès avant la fondation du monde. Si ce mystère devient le signe de contradiction pour la chute et le relèvement d’un grand nombre, la raison en est que certains s’excluent eux-mêmes du pardon qui leur est offert dans le sacrifice auquel ils se trouvent ainsi à jamais liés.

        Le mystère de Judas consiste en ceci, qu’étant situé au cœur du sacrifice de Jésus qui continue de l’envelopper de son amour, il s’en va pourtant vers son lieu en fils de perdition. Il utilise jusqu’au bout la liberté qui lui a été donnée avec la grâce d’adoption el l’opposant au dessein d’amour duquel il la tient. Il contribue, par là, à la consommation sacrificielle de l’amour sauveur, selon l’Ecriture. Si le Christ, dans son amour pour les siens, est allé jusqu’au bout, c’est en considération de celui dont il connaissait, à ce moment même, le dessein. Judas n’est pas un exclu, mais un élu, l’un des Douze qui avait reçu sa part du ministère apostolique, un ami. Ce confident qui mange le pain dans le même plat que Jésus, c’est lui qui le trahit. Au moment où Jésus donne la bouchée, et dans ce geste suprême lui offre son amour, le cœur de Judas se ferme au salut qui le sollicite et à l’accomplissement sacrificiel duquel il contribue par son refus même.

        Ainsi plus l’homme dresse sa liberté contre le dessein d’adoption auquel il la doit, plus ce dessein devient sacrificiel. Le jusqu’au bout pour les hommes que le Christ a voulu atteindre dans sa Pâque, c’est le point limite qui coïncide sans pouvoir l’annuler avec l’extrême refus de la liberté humaine. Annuler ce qui rend possible ce refus, ce serait annuler l’adoption filiale que le sacrifice du Christ se propose de sauver : l’image du Fils dans l’homme se réalise en une liberté d’aimer ou de ne pas aimer, ce que Dieu respecte parfaitement.

Mardi Saint



Jean 13, 21-33+36-38

Le cri du cœur de Pierre : « Seigneur, où vas-tu ? »

Dom Augustin Guillerand

Au seuil de l’abîme de Dieu, p. 411s

        Pourquoi ne puis-je aller avec Toi, dès maintenant ? Saint Pierre est encore faible, mais il aime vraiment son Maître. Il souffre à la pensée d’une séparation, il ne l’accepte pas. Jésus le lui fait dire. C’est une consolation très douce à son cœur, c’est la consolation qui console de tout. La faiblesse de l’apôtre ne compte pas à ses yeux ; ce n’est pas une disposition de la volonté, or l’amour est dans le vouloir. Maître du vouloir, il fortifie et prépare la transformation totale qui permettra le plein de soi.

        Saint Pierre lui donne à cette heure un être fragile, inachevé, en formation ; mais il lui donne tout ce qu’il a. Quand il aura plus, il donnera ce « plus ». Il donnera plus quand Dieu lui aura donné d’avoir plus.

        Il faut se donner longtemps dans la faiblesse pour accueillir peu à peu la force dans laquelle on se donnera davantage. Il y a une joie dans le don de soi, une joie qui peut être égoïste et périlleuse : on se donne en reconnaissant son néant et en accueillant l’Etre qui l’emplit ; il appartient à Celui qui est l’Etre de le donner. Il appartient à celui qui n’est pas de le recevoir de Lui à l’heure où il le donne. L’Esprit-Saint apprend cela parce qu’il est le don de soi.

        En Dieu seul, la lumière brille éternellement d’un éclat infini. En nous, les ténèbres la précèdent, et elle ne les dissipe que peu à peu. Le lever de lumière se fait généralement dans la lutte et par l’épreuve. Elle procède de la foi, et la foi est une nuit qui enveloppe en son ombre la clarté.

        Tout ce chapitre 13 de saint Jean est une révélation aiguë de cette faiblesse dont la connaissance est si nécessaire, et à laquelle s’oppose, en contraste, la toute-puissance de Celui qui la révèle. Les hommes y apparaissent avec Judas, avec Pierre et le groupe apostolique qu’anime la meilleure volonté, mais qui comprennent si peu et si mal. En face d’eux, Jésus se dresse immensément grand de la science qui pénètre tout le Dessein divin, de sa toute-puissance qui est la puissance sans limite de son amour qui s’abaisse à soulever la misère humaine, et qui accepte à la fois les résistances hostiles jusqu’à la trahison et les lenteurs de l’esprit qui égare les cœurs. Le discours après la Cène ne se comprend bien que dans ce cadre, le cadre de la science et de l’amour infinis qui se communiquent sans réserve à des âmes si peu ouvertes ou si irrémédiablement closes.

Lundi Saint



Jean 12, 1-11

Madeleine répand ses parfums sur Jésus

Cardinal Pierre de Bérulle

Elévation à Jésus Christ vers Madeleine, OC 8, p. 430s

        Quoi, Seigneur, tu es vivant, tu donnes vie aux morts, et Lazare, depuis peu ressuscité, est lors même en ta compagnie. Tu parles de mort en ce banquet et en cette action ! Personne ne pense à ta mort, car tu es la vie ; Madeleine n’y pense pas, car tu es sa vie : comment donc ne sachant rien de ta mort, prévient-elle ta mort et ta sépulture ? Le secret de la croix ne lui est pas révélé, et elle ne sait pas ce qui doit arriver dans peu de jours, elle ne sait pas que ces pieds qu’elle arrose de ses liqueurs seront bientôt percés et cloués sur une croix, et que ce chef qu’elle couvre de ses parfums sera couvert de crachats et couronné d’épines : cela est caché à son cœur et elle ne le sait pas.

        Mais toi, Seigneur, tu le sais, tu le sais pour elle, car ton esprit et le sien ne font qu’un, et elle opère saintement dans ta connaissance sans sa connaissance, et son esprit n’étant qu’un avec le tien, la connaissance de l’un conduit l’amour de l’autre ; son amour est rempli de puissance, et, sans discernement, elle opère saintement cette action qui tend à la mort et à la sépulture. Car, ô Seigneur, tu es en ce banquet comme mort dans ta propre pensée, puisque tu sais ce qui est prévu pour toi, ce qui est si proche, alors que tu es déjà mort dans le cœur et le dessein de Judas.

        Ô banquet digne de larmes, et de tes larmes, ô Madeleine ! Tu les as répandues sur ton Seigneur au premier banquet chez le pharisien, sans connaître les pensées de Jésus et son heure si proche. Répandons-les pour elle maintenant que nous le savons, que nous y pensons, et demeurons surpris de voir, en ce banquet, Jésus entre Judas et Madeleine, deux esprits, deux mouvements et deux fins bien différentes. Judas pense à te trahir, Madeleine ne pense qu’à t’aimer ; il pense à te livrer aux Juifs, elle pense à se livrer à toi et à te livrer à son amour. La conduite de ton esprit veut réparer en Madeleine ce que tu perds en Judas. Il semble que Jésus substitue Madeleine à Judas, car Jésus la transforme en un nouvel apôtre de grâce, de vie et d’amour, apôtre vers les apôtres mêmes pour leur annoncer la vie et la gloire de sa résurrection.

3° lecture Dimanche des Rameaux et de la Passion



Matthieu 26,14 – 27,66

Jésus meurt sur la croix

Cardinal Carlo Maria Martini

Via Crucis, p. 63s

        La sixième heure est venue, une obscurité se fit sur toute la terre, jusqu’à la neuvième heure. A la neuvième heure, Jésus s’exclama d’une grande voix : Eloï, Eloï, lema sabaktani, qui se traduit : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? Alors, parmi ceux qui étaient présents, quelques-uns disaient après l’avoir entendu : Voilà qu’il invoque Elie.

        L’un d’entre eux courut tremper une éponge dans le vinaigre, la plaça sur un bâton, et lui donna à boire en disant : Laissez, voyons si Elie viendra le descendre de là. Mais Jésus, après avoir poussé un grand cri, expira.

        Alors le voile du Temple se déchira en deux, du haut jusqu’en bas. Et le centurion qui se tenait devant lui, après l’avoir vu expirer en criant de cette façon, s’exclama : Vraiment cet homme était Fils de Dieu !

        Mourir de cette façon, Seigneur Jésus, signifie pour toi goûter amèrement le refus de tous : des grands prêtres, des anciens du peuple, des pharisiens, des scribes et aussi de la foule qui tu avais tant aimée et t’avait suivi jusque dans le désert avec une grande assiduité. C’est vrai que la foule qui voulait ta mort n’est pas la même que celle qui t’avait accueilli avec des hosannas. Mais on a toujours une certaine impression de totalité devant une foule anonyme. Tu te sens rejeté de tous ceux qui n’ont pas accueilli ton message, et de ceux qui, sous le coup de la peur, t’ont abandonné. Le projet qui t’a été confié par le Père a maintenant pour toi comme un goût d’échec tragique. Cette expérience de rejet se perpétue, aujourd’hui, dans la souffrance causée par le rejet de ton Eglise et dans la solitude de ses ministres.

        Nous voudrions t’offrir, Seigneur Jésus, notre fidélité et notre amour, et nous t’adorons, prosternés et en silence. Nous n’osons plus parler pour révéler ce que nous ressentons devant ton corps lacéré et sans vie. Nous savons que tu meurs d’une mort des plus amères par amour pour l’humanité. Nous pressentons que le mystère de l’Incarnation atteint ici son achèvement. Jésus, en se faisant obéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la croix, nous a donné la certitude que son amour est victorieux de tout péché et même de la mort. Ainsi la Croix devient le seuil à travers lequel passent, sans arrêt, tes messages d’amour.

2° lecture Dimanche des Rameaux et de la Passion



Jérémie 22,1-9 + 23,1-8

Seul Adam exulte

Saint Romanos le Mélode

Hymne 36, SC 128, p. 203

        Aujourd’hui s’ébranlaient les assises de la terre, le soleil altérait son éclat, n’osant pas regarder : c’est qu’on avait étendu sur une croix le dispensateur de toute vie. Le paradis était rouvert ; à cause de l’antique transgression, seul Adam exulte.

        La tyrannie de la haine est brisée, les larmes d’Eve sont taries par ta Passion, ami des hommes, Christ Dieu : en elle, le mort est régénérée ; par elle, le larron trouve un asile. Seul Adam exulte.

        Tu as pris, mon Sauveur, ma condition pour que j’accède à la tienne. Tu as accepté la Passion pour que maintenant je méprise les passions : ta mort m’a fait revivre. Tu as été mis au tombeau, et pour séjour tu m’as fait don du paradis. En descendant au fond de l’abîme, tu m’as rouvert les portes célestes. Oui, tu as tout souffert à cause du déchu, tu as tout enduré pour l’exultation d’Adam.

        Toi qui maintiens de ta main tout l’orbe de la terre, des impies t’arrêtèrent, emmenant à présent dans la cour de Caïphe celui que l’univers ne contient pas. A peine te virent-ils, ces aveugles de l’Esprit, qu’ils éclatèrent en cris de rage : L’insulteur de la Loi et de Moïse est ici ! Eh bien, quiconque honore Moïse et respecte la Loi, qu’il prouve son zèle. Pas de mollesse ! L’imposteur est venu souffrir, il l’a dit lui-même, pour l’exultation d’Adam.

        La créature de la terre périssait de soif ; consumée par la chaleur ardente, elle errait dans le désert sans eau et ne trouvait rien pour étancher sa soif, la malheureuse. Aussi mon Sauveur, fontaine de biens, a-t-il fait jaillir des flots de vie en criant : C’est de ton flanc que t’est venue la soif : bois à mon flanc, et tu n’auras plus jamais soif. Double est le torrent qui en sort : il lave et abreuve les hommes souillés, pour l’exultation d’Adam.

        Personne ne doit donc dire que le flanc du Christ était seulement celui d’un homme, car le Christ était homme et Dieu, mais sans se diviser en deux : il est un, Fils d’un Père unique. Il était le même qui souffrait, le même qui ne souffrait pas, qui mourait et ne subissait pas la mort : vivant dans sa divinité, il meurt dans son corps. Il eut pour figure le patriarche Isaac sur la montagne : celui-ci fut égorgé en l’agneau, et redescendit vivant, comme mon Sauveur, pour l’exultation d’Adam.