Mardi Saint

Jean 13, 21-33 + 36-38

Judas

Mgr Claude Dagens

A l’ami qui s’est brisé, p. 59s

        Cette nuit-là, Judas, à l’heure de mon arrestation, tu as osé m’embrasser. Je m’en souviens : tu t’es avancé vers moi avec assurance, accompagné par des soldats et des gardes qu’avaient envoyés les autorités de Jérusalem. Tu as posé tes mains sur mes épaules, et, aussitôt, tu m’as serré contre toi, en appuyant ta tête sur ma joue droite. Et tu m’as embrassé, toi qui étais si réservé dans tes gestes d’affection.

        Dans l’obscurité du jardin des Oliviers, alors que nos autres compagnons regardaient sans comprendre, tu me livrais à mes bourreaux en saisissant mon corps. Ton étreinte était un geste de possession physique, et, en même temps, un acte de destruction. Tu mentais : c’est la haine qui animait ton corps, et tu m’as à peine regardé, comme pour me dire que c’était fini, que le processus de rejet avait commencé. Tu mentais : tu étais serré contre moi, mais ton geste était violent, tu exerçais ta domination, tu manifestais la réussite de ta trahison. J’étais livré par toi, mon ami, à ceux qui avaient déjà tout décidé. Je me souviens de la pression de tes mains sur mes épaules : tu te saisissais de mon corps, tu étais en contact avec mes muscles, et tu mentais. Tu étais là pour me détruire ou pour m’entraîner dans la folie de domination.

        Ta trahison avait commencé avec ton silence. Tu étais là, tu marchais avec moi et nos autres compagnons, néanmoins tu avais choisi de rester à distance, en toi-même. Et parfois, tu me reprochais d’en appeler à ce qu’il y avait de plus intérieur en toi-même, non pas à ta vie privée qui j’ignorais, mais à ta conscience. Tu avais peu à peu dressé autour de toi des défenses invisibles. Tu racontais ce que tu voulais sur tes relations avec les publicains de Capharnaüm, alors que tu te préparais en cachette à entrer en contact avec les autorités de Jérusalem, qui, elles, avaient deviné depuis longtemps tes points faibles, avec ton art de te cacher, de masquer tes rencontres, de ne jamais nommer ceux dont tu devenais le complice.

Cette nuit-là, dans l’obscurité, quand tu m’as embrassé, j’ai senti physiquement la force de tes mensonges qui étaient en toi depuis longtemps. Des mensonges accompagnés de silence, pas du silence qui relie lorsque l’on marche ensemble et que l’on connaît le chemin, mais du silence lourd, impénétrable, qui sépare encore plus qu’un mur.